ven. Fév 21st, 2020

Un timbre inspiré par l’abolition de l’esclavage

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La Fondation pour la Mémoire de l’esclavage, le Musée du Louvre et La Poste  se sont réunis pour le lancement d’un nouveau timbre le 4 février, jour de l’anniversaire de la première abolition de l’esclavage.

L’objectif de la Fondation est de faire comprendre l’histoire de l’esclavage et de la recherche sur les traites, de son héritage jusqu’à son abolition. Elle s’appuie sur la pédagogie, la mémoire et sa transmission,  la lutte contre le racisme et le dialogue interculturel. C’est pourquoi en partenariat avec le Musée du Louvre et le groupe La Poste, il a été décidé d’éditer un nouveau timbre représentant le portrait présumé de Madeleine, tableau iconique de Guillemine Benoist (1768-1826).

Ancienne élève d’Elisabeth Vigée-Lebrun et de Jacques-Louis David, Marie-Guillemine Benoist est une des rares femmes peintres du temps des « Lumières ». En 1800, après Anne-Louis Girodet qui avait peint 3 ans plus tôt Baptiste Belley, député noir de St Domingue à la Convention, elle réalise « Portrait d’une femme noire » (anciennement « Portrait d’une négresse« ) représentant une femme noire domestique, affranchie en 1794. Le portrait est renommé  en 2019, « Portrait de Madeleine » à l’occasion de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse » au Musée d’Orsay qui présente la biographie du modèle: Madeleine était native de la Guadeloupe, esclave affranchie, et employée comme domestique auprès du beau frère de celle qui signe son portrait. Il apparaît aussi à   la fin du clip de la chanson Apeshit de Beyoncé et Jay-Z tourné intégralement au Louvre en 2018.

A l’occasion du lancement du timbre, un spectacle a été donné par la compagnie Difé Kalo et ses tambours qui ont résonné à la mémoire de Madeleine de Guadeloupe affranchie en 1794, avant l’intervention de Léonora Miano, écrivaine qui a écrit le texte « Vie secrète de Madeleine » pour l’occasion. Dany Bomou, comédienne de l’école Miroir a incarné Madeleine.  Anne Lafont, historienne d’art et auteure  d’ Une Africaine au Louvre en 1800, la Place du modèle, est ensuite intervenue pour présenter l’évocation rare d’une femme noire après l’abolition et retracer la vie de « Madeleine ».

Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage depuis sa création en 2018 après avoir intégré la Fondation Jaurès, ancien Premier Ministre de 2012 à 2014, Ministre des Affaires étrangères de 2016 à 2017 et ancien Député Maire de Nantes s’est ensuite exprimé devant 200 jeunes  venus d’établissements de Paris (75020) et de la banlieue avant Jean-Luc Martinez, président-directeur du Musée du Louvre et Philippe Wahl, directeur général du Groupe La Poste. Ils ont évoqué les coopérations entre les institutions autour du projet d’histoire, de culture et de citoyenneté de la Fondation.

La France a aboli 2 fois l’esclavage, la première fois en 1794 par la Convention puis la seconde en avril 1848. Le 28 septembre 1792, La Constituante abolit l’esclavage en France (mais toujours pas dans les colonies), le 4 février 1794 : Le décret d’émancipation et d’abolition de l’esclavage adopté par Robespierre et les membres de la Convention est enfin étendu aux colonies françaises..La première abolition fut rétablie en 1802 par Bonaparte sous la pression des planteurs. Bien que l’interdiction de la traite n’intervient qu’en 1815 et surtout en 1817 sous Louis XVIII, ce n’est que sous la seconde République que Victor Schœlcher (1804-1893), sous-secrétaire d’État à la Marine en 1848, décida l’émancipation des esclaves des colonies françaises en abolissant définitivement l’esclavage. Après 175 ans, les mentalités ont évolué mais il existe de nouvelles formes d’esclavagisme et nous nous devons d’un devoir de mémoire; la fin du XXème siècle s’y est consacrée grâce aux lois relatives aux esclaves et à la mémoire des victimes disparues.

Il a fallu près de 10 ans après la création d’une institution nationale portant sur la mémoire de l’esclavage en France portée par Christiane Taubira, Maryse Condé, Edouard Glissant ou Lionel Zinso, pour que la proposition de loi Christiane Taubira,  reconnaisse la traite et l’esclavage coloniaux comme crime contre l’humanité en 2001. Durant cette période, d’anciennes villes négrières commencent à reconnaître leur passé et la mémoire des esclaves et de leurs descendants.

De nombreuses initiatives internationales ont vu le jour durant ces 10 ans dont « La Route de l’Esclave » de l‘UNESCO qui décida de briser le silence en 1994 en contribuant à une meilleure compréhension de l’esclavage et de la traite négrière ainsi que de ses enjeux dans le monde (Afrique, Europe, Amériques, Caraïbes, Océan Indien, Moyen Orient et Asie). Ce mouvement fut suivi par la « Marche du 23 mai 1998″, année du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage des nègres dans les colonies françaises. Cette marche où de nombreuses personnalités (Yannick Noah, Fodé Sylla, Greg Germain, Alfred Marie-Jeanne…) ont participé, était organisée  à Paris non pas pour commémorer l’abolition de l’esclavage mais pour honorer la mémoire des victimes de l’esclavage colonial au même titre que les juifs ou les arméniens.

Le 30 novembre 1999, les organisateurs de la marche du 23 mai créent le Comité Marche du 23 Mai 1998 (CM98) qui conduira en 2001 à l’adoption de la loi Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. En 2006, la journée commémorative de l’abolition de l’esclavage en France métropolitaine est fixée au 10 mai; en 2008, le Président Sarkozy fait du  10 mai, une date nationale et instaure une seconde date, le 23 mai pour commémorer le passé douloureux et oublié des  victimes. En 2017, les 2 dates  seront officialisées et le 23 mai deviendra la journée commémorant en France la mémoire des victimes de l’esclavage colonial.

Depuis 2012, de nouvelles orientations ont été élaborées et présentées dans un nouveau contexte international dont le programme d’action de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024) lancé par l’ONU où sont traités les sujets  suivants:

  • Mémoire, histoire et héritages partagés
  • Interculturalité, transculturalité et nouvelle formes d’identité et de  citoyenneté
  • Droits humains,  lutte contre le racisme et la discrimination, nouvelles solidarités et nouvel humanisme
  • L’Afrique et ses diasporas d’hier et d’aujourd’hui
  • Cultures vivantes et création artistique contemporaine (figuration et  scénographie de l’esclavage)
  • Education interculturelle, culture de la paix et dialogue interculturel

L’esclavagisme a existé dans de nombreuses sociétés pendant des siècles utilisant l’exploitation des hommes par d’autres en amoindrissant les premiers. Si l’Europe est un continent qui développa massivement la traite d’esclaves particulièrement vers le continent américain, le monde musulman fut bien avant lui l’investigateur de la déportation de femmes et d’hommes vers l’Afrique du Nord et l’Empire Ottoman.  Si l’esclavage est considéré aboli depuis plus de 30 ans (1980 en Mauritanie), il perdure malheureusement sous d’autres formes dans le monde moderne.

Dans le monde, on constate 64 millions de filles de 5 à 17 ans astreintes au travail forcé, 11 millions sont réduites au statut d’esclaves domestiques et le reste est aux travaux  les plus avilissants. Les principales causes de cette situation sont liées à la pauvreté, l’absence de certificats de naissance, le manque d’information des parents, l’intérêt des employeurs (main d’oeuvre bon marché), situation d’urgences liées aux catastrophes naturelles ou aux conflits.  Il en découle violence et maltraitance voir prostitution, déscolarisation, problèmes de santé (épuisement, grossesse précoce, VIH..)

Plus de 45 millions de personnes seraient concernées par l’esclavage sur tous les continents. Corée du Nord, Inde, Chine, Pakistan, Bangladesh et Pakistan figurent parmi les pays les plus touchés. On le retrouve sous divers formes, du travail forcé (25 millions) à l’exploitation sexuelle, en passant par l’esclavage d’Etat ou le mariage forcé (15 millions).

Plus de 25 millions de femmes, d’hommes et d’enfants vivent dans des situations d’esclavage moderne, soit 3 personnes sur 1000 dans le monde. plus d’un million et demi de personnes travaillent dans des conditions assimilables à l’esclavage en Europe, en Amérique du Nord, au Japon et en Australie. L’esclavage moderne générait plus de 150 milliards de dollars de profits annuels, ce qui équivaut aux profits cumulés des 4 sociétés les plus rentables au monde.

 

Principales dates à retenir concernant l’abolition de l’esclavage en France et ses commémorations:

  • 1992 : exposition et colloque les Anneaux de la Mémoire à Nantes
  • 1994:  La Route de l’Esclave de l’UNECCO
  • 1998 : année du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France
  •  2001 : Loi Taubira
  • 2004 : Création du Comité Pour la Mémoire de l’Esclavage
  • 2006 : Institution de la commémoration du 10 mai, journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions
  • 2007 : Le Rapport Glissant, Mémoires des esclavage
  • 2012:Nouvelles orientations dans un nouveau contexte international
  • 2015: Programme d’action de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024)
  • 2016 : le rapport Zinsou, Mémoire de l’esclavage, devoir d’avenir/Discours de F. Hollande le 10 mai
  • 2017 : institution par la loi du 28 février 2017 relative à l’égalité réelle outre-mer de la commémoration du 23 mai, journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage.
  • 2017-2018 : la mission de préfiguration présidée par Jean-Marc Ayrault
    Tribune de Jean-Marc Ayrault novembre 2017
  • 2018 : la Tribune d’Emmanuel Macron le 27 avril au Panthéon

 

 

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